Musicienne, psychanalyste, graphiste, policière, professeur de français, photographes, attachée de presse, journaliste, étudiantes en arts plastiques, en philosophie, en littérature… 15 femmes ont accepté de poser pour cette série « Femmes – Portraits Dé/Visagés», une série en perpétuelle construction.
Le sexe féminin mis à nu implique une vulnérabilité ontologique. Est-ce pour cela qu’il reste l’ultime lieu de l’infigurable dans le champ de la représentation ? Je me suis lancé le défi de proposer une autre manière de montrer le vagin, dont l’image est souvent soit soumis à un mode « paternaliste » de protection, qui rend le vagin honteux, exclus, inmontrable, ou au contraire soumis à une «exploitation » de la femme-objet qui normalise le regard sur le vagin, qui exige une représentation impérativement « cultivée », retouchée, remodelée. Peut-on glisser sur un terrain neutre, ou plutôt gris, pour photographier le vagin sans recourir à un alibi ?
Plusieurs axes de réflexion ont été explorés :
Horizontalité, verticalité. C’est même la clé de la problématique en ce qui concerne la monstration du vagin. L’axe vertical est l’axe noble, qui nous distingue de tous les quadrupèdes. C’est aussi la position qui « condamne » le vagin à son caractère caché. La position déterminée pour les prises de vue est bien une position horizontale du corps qui aligne sur ce même horizon le visage et le sexe, la bouche et le vagin. Cependant, nous avons en même temps une sensation de verticalité vu que le cadre est resserré, et que le point de vue frontal « fait face » – nous avons effectivement opéré un renversement du mécanisme de la Chute. Ainsi, nous trouvons une image à corps vertical, tout en montrant le vagin, ce qui bouleverse la hiérarchie traditionnelle entre l’horizontalité et la verticalité.
Animal, humain. Est-ce précisément la position verticale qui nous rend humain ? Le vagin, n’est-il pas le dernier vestige de notre nature animale ? C’est bien la vieille lutte que raconte Simone de Beauvoir entre la propagation de l’espèce et le désir d’individuation chez la femme : « l’individualité de la femme est combattue par l’intérêt de l’espèce ; elle apparaît comme possédée par des puissances étrangères… Ce n’est pas sans résistance que le corps de la femme laisse l’espèce s’installer en elle ».
Nature, culture/cru, cuit (Lévi-Strauss). Si la nature nous « condamne » à l’animalité, l’espèce humaine cherche par toute manière à effacer les traces qui trahissent cette association humain-animal: vêtement, accessoires, piercing, épilation, paranoïa des poils qui poussent… L’extrémité serait justement de cultiver ou « faire cuire » le sexe, la partie la plus crue de notre corps.
Sexe, visage. La personnification du sexe féminin est un thème très ancien (le mythe de Baubô). Si nous procédons à une rotation visuelle de 90°, nous voyons, par une espèce de contamination visuelle, un visage qui transparaît sur la structure du sexe. Le visage est ce qu’il y a de plus humain et le sexe ce qu’il y a de plus animal chez nous. La confusion visuelle trouble cette hiérarchie.

Baubô, la vulve mythique
Bouche, vagin. Dans l’essai « Bouche » de George Bataille, la bouche est un haut lieu d’individuation chez les êtres humains du fait qu’elle possède le langage, alors que chez les animaux, la bouche est comprise comme « élément principal du système de saisie, de mise à mort et d’ingestion de la proie dont l’anus est point d’aboutissement ». Dans ces « portraits » de femmes, les lèvres du vagin s’expriment, s’individualisent et élèvent celui-ci au même statut que la bouche.
Masculinité, féminité. Les « visages » ainsi superposés sur la structure du sexe donne des traits fortement « masculins ». Il est alors difficile d’établir les fondements qui séparent la masculinité de la féminité.
Érotisme, académisme. Le bassin que l’on comprend basculé sans que cela apparaisse rappelle la cambrure qui érotise forcément la pose de façon conventionnelle alors que la frontalité neutralise (une forme d’académisme depuis l’école de Düsseldorf), ce qui provoque un flottement de lecture et laisse un espace aux hésitations.
J’ai invité mes modèles à rester ouvertes à ces tensions, à cette fragilité, à ces conflits d’existence qui nous constituent en tant que femmes.

* Merci de son aide à Dr. Sophie Berville, gynécologue et chirurgienne esthétique sur la vulve.